Mission du site : Maîtriser les Matrices et l’Intelligence Matricielle


Notre cerveau établit des représentations pour traiter l’information que nous envoie l’environnement. Il s’en sert pour aboutir à l’interprétation des données, qui permet le passage à la prise de décision et à l’action. Les sciences cognitives s’accordent pour dire qu’à côté d’un format imagé co-existent trois autres formats de représentation, un format sensori-moteur, un format verbal et un format propositionnel. Le format sensori-moteur de la représentation enactive (des savoirs-faire moteurs) réagit à la réalité par un programme d’actions et de comportements finalisés. Le format verbal correspond à notre langage naturel, au codage de l’information selon un lexique et une grammaire propres au groupe social d’appartenance. Le format propositionnel est l’infrastructure au niveau de la mémoire permanente qui recombine image et verbe, pour dégager des représentations psychologiques argumentées, des comparaisons, des contrastes, indépendamment de toute référence à des cas ou faits particuliers.


Le cerveau élabore donc des représentations sous forme de matrices, c’est-à-dire des modèles mentaux minimaux qui combinent des schémas (scripts, consignes, réseaux sémantiques, schèmes affectifs, schèmes exécutifs, …) et des échafaudages d’icones, d’indices et de symboles. Ainsi la matrice « télévision » est-elle un schéma général, qui vaut pour toutes sortes de systèmes audiovisuels (hertzien, par câble, par satellite, par Haute Définition,…) et elle peut être instanciée pour fournir des schémas spécifiques ou scripts, comme allumage, visionnage, paiement de facture d’abonnement, etc… Elle est associée à un modèle mental qui construit la situation, les règles à appliquer dans des cas concrets et qui permet la mise en place des taches et de l’action dans la vie de tous les jours, notre intelligence pratique. Elle subit un ancrage nouveau par l’incorporation de nouvelles formes de diffusion des représentations, qui enrichissent la matrice générale et familière (comme par exemple l’arrivée de la télévision par internet).


Ces matrices sont accompagnées de prototypes, des « compacts » d’information qui retiennent ce qu’il y a de plus caractéristique, de plus saillant d’une perception, d’un objet ou d’une situation. À ce titre, les prototypes sont proches des indices en ce qu’ils forment des figures par contiguïté et association, comparaison et catégorisation. Ils introduisent une certaine stabilité dans la représentation car ils permettent la reconnaissance d’états mentaux et représentationnels antérieurs. Ils sont sensibles au processus de l’ancrage, qui est un moyen d’incorporer de la nouveauté par catégorisation dans des matrices connues, par insertion de caractéristiques sociologiques et psychologiques dans la représentation. Nous engrangeons matrices et prototypes dans notre base de connaissances pour comprendre un événement nouveau à la lueur d’un événement antérieur et pour créer des catégories nouvelles, voire abandonner certaines positions obsolètes et intégrer des situations inédites. Cette mise en mémoire est de l’ordre du « squelette » au sens où les matrices ne gardent que les caractéristiques essentielles d’une image, un mot ou une proposition. Comme les patrons servent au grand couturier à broder sur sa collection de l’année, ces matrices nous permettent d’interpréter ce que nous voyons et de créer le motif de nos actions, adaptées à la situation tout comme à l’air du temps. Elles marquent le caractère adaptatif de la représentation, qui a la capacité de se transformer au fur et à mesure que l’environnement change.


Ces matrices et les opérations qui les activent s’utilisent sans y penser pourtant, de manière si naturalisée que le processus de socialisation qu’elles impliquent passe souvent inaperçu entre le tout jeune âge et l’âge adulte. Le démontage conscient de l’automaticité acquise de ces tâches est pourtant ce qui nous a permis de conférer aux médias des capacités à traiter l’information et à créer des représentations, par des stratégies de codage et de décodage du signal en signes. À la base de la socialisation se trouve cette capacité d’attention au monde réel et de transduction du signal en signe. Ces opérations et matrices sont d’importants moyens heuristiques pour faciliter les fonctions premières des médias : l’observation, la corrélation et la transmission des valeurs tout comme les fonctions récentes de transaction, distraction et acculturation. Elles sont associées à de gros enjeux de représentation et de construction de la réalité dans le cerveau. Elles ont des implications pour l’interprétation d’un événement ou d’une information, pour la mise en débat d’un problème et la création d’une opinion publique par les médias.


Les récits médiatiques ou storytelling, de fiction tout comme d’actualité, nous aident à développer une approximation par rapport à une situation concrète, que nous traitons ad hoc, avant de passer à une autre situation, un autre problème à résoudre. Ils ramènent à la surface le prototype ou le squelette de la matrice, avec de la chair et de l’émotion et une attention à la situation (comme le montre l’insistance sur les noms de personnes et de lieux dans toute histoire). Leur nécessité cognitive s’impose comme un réceptacle à matrices venant alimenter notre intelligence matricielle. Le capital informationnel et social d’une culture est ainsi partiellement renouvelé par ces matrices et récits médiatiques. Ils procèdent à nos cadrages cognitifs socialisés et scellent les valeurs de notre pacte culturel. L’importance de la représentation dans les médias repose donc sur cette capacité à être le dépôt en mémoire de nos matrices.


En nous révélant à nous-mêmes certains des fonctionnements naturalisés de notre cerveau, les médias exposent notre intelligence matricielle, notre connaissance intime mais inconsciente des processus cognitifs que sont les schèmes, les scripts, les prototypes et autres icones, indices et symboles. Cette intelligence matricielle fait le lien entre notre sujet immédiat—celui qui prend des décisions et agit, pris dans la physicalité du monde— et notre sujet dynamique — celui qui expérimente avec des modalités multiples, pas toutes activables dans la réalité. Ce lien se produit par le biais de récits qui sont des combinaisons possibles entre les différents processus cognitifs, des mises en cohérence répétées entre les signes. Les récits, qui fondent beaucoup des représentations véhiculées par les médias, servent comme accroches à mémoire, comme raccourcis d’expériences que nous pouvons ensuite comparer à nos propres schèmes et nos propres systèmes de croyance. Parce qu’ils ont une base matricielle et émotionnelle, ils convoquent nos aptitudes à attribuer des significations et à déduire des interprétations.


Lorsque nous utilisons les médias, nous sommes en position de témoin, pas en posture d’identification ou de projection comme on le croit trop souvent. Très souvent, les récits médiatiques tendent à présenter l’arrière-scène des sentiments et des motivations d’un personnage, permettant au spectateur témoin d’en savoir beaucoup plus sur l’action que les autres personnages, pour mieux faire accéder au dilemme et à la logique des positions contradictoires de l’action. Souvent les récits engagent l’attention du spectateur car ils sont construits sur la base du dilemme, c’est-à-dire qu’ils font des propositions de situation qui impliquent des raisonnements contradictoires ou contraires, entre lesquels l’individu est mis en demeure de choisir. Par cette logique des positions, par cette éthique du dilemme, ils ont donc aussi une fonction de régulation du sens moral, qui passe par l’appropriation individuelle, par vicariance, des principes par l’action déléguée et la posture de témoin associé caractéristiques des situations de mise en spectacle. C’est la capacité, selon la formule de Paul Ricoeur, de se voir « soi-même comme un autre », qui est sollicitée dans les actes et situations de représentation médiatique. Associée à l’attention et à l’émotion, elle sollicite l’engagement dans l’analyse de la situation proposée, incitant le spectateur à s’investir dans les matrices proposées.


Telle est la logique de l’engagement avec les médias, issue du dilemme éthique, qui nourrit les critiques et observations sur ce site et en justifie le titre « médias-matrices ». Une maîtrise des médias, voire une éducation aux médias, passe par le décodage et recodage de ces matrices dans notre culture et notre vie personnelle. L’analyse des supports n’est jamais séparée de celle des contenus et des valeurs qu’ils interrogent et mettent en dilemme. Il s’agit d’aider tout un chacun à élaborer son laboratoire personnel et à mettre en place ses repères,— le GPS personnel portable et intégré à tout individu, le système de positionnement global qui permet de se situer en société, à tout moment.


Divina Frau-Meigs, 9 janvier 2009